Lundi 9 mars 2009 1 09 03 2009 14:08

L’orpaillage en Guyane

 

 

Didier MOULLET, Pascal SAFFACHE, Anne-Laure TRANSLER

Université des Antilles et de la Guyane, Campus de Schœlcher, Département de Géographie, BP 7207, 97275 Schœlcher Cedex, Martinique

 

 

Nous sommes bien loin du temps où certains explorateurs pensaient trouver une fabuleuse contrée où l’or abonderait. Bien que l’existence d’une telle manne providentielle ne fût jamais prouvée, le premier gisement aurifère sera découvert en Guyane française dès l’année 1855. L’extraction aurifère présente de nombreux avantages pour l’économie guyanaise (en excluant l’activité spatiale, le secteur aurifère est au premier rang à l’exportation) mais cette activité manifeste également un certain nombre de nuisance pour l’homme et son environnement. En effet, des expertises menées au début des années 2000 ont permis de mettre en évidence l’apport anthropique mercuriel dans les fleuves guyanais. Ainsi, l’activité d’orpaillage favorise indirectement la mobilisation du mercure naturellement présent dans les sols guyanais (cette part de mercure correspond au fond géochimique) par rapport aux dégradations de la zone exploitée (érosion, déforestation, lavage des sols, etc.) ; l’activité d’orpaillage remet également directement en circulation une certaine quantité de mercure par l’utilisation de ce métal pour amalgamer l’or. D’importantes dégradations sont ainsi exercées à l’abri des regards dans la forêt guyanaise ; ces atteintes environnementales et humaines sont nombreuses (contaminations mercurielles, érosions, rejets d’hydrocarbures, décharges sauvages, etc.) et leurs effets sur la santé des populations qui vivent à proximité ou à l’exutoire des cours d’eau contaminés ne sont pas négligeables.

Afin d’entrevoir plus efficacement les principaux facteurs de contamination mercurielle et les méthodes qui en permettraient la réduction dans les fleuves et le milieu marin, nous présenterons ainsi leurs origines et nous proposerons également quelques solutions.

 

I. L’orpaillage clandestin : une activité nuisible pour l’homme et l’environnement

L’or alimente de nombreux esprits en quête du fabuleux métal jaune qui nourrit tant de convoitise à travers les âges ; la Guyane ne sera pas épargnée par cet élan pour le moins onirique fondé bien souvent sur le mythe de l’« el dorado ».  Au milieu du XIXème siècle l’européen Félix COUY, alors commissaire du quartier de l’Approuague, sera le premier à exploiter un gisement aurifère en Guyane française ; ce premier gisement d’or secondaire aura été découvert par un brésilien du nom de « Paoline » en 1855.

Toutefois, l’épaisse forêt guyanaise ne permet pas vraiment le développement de technique d’extraction industrielle de l’or et c’est en grande partie pour cette raison que l’orpaillage s’imposera très rapidement ; néanmoins, bien que l’extraction d’or primaire présente quelques complexité, nous verrons par la suite de des entreprises internationale semblent bien vouloir relever ce défis au sein de ce département français. 

 

Bien que des actions soient menées à ce jour par les forces de gendarmeries en Guyane, notamment à travers des opérations  communément appelées « anaconda », force est de constater que l’orpaillage clandestin poursuit son intensification et cette activité pose un véritable problème aux pouvoirs publics. Cet océan de verdure qui se caractérise par la forêt guyanaise, est à la fois le terrain d’action des orpailleurs illégaux mais également un moyen de protection qui permet d’œuvrer en toute impunité à la recherche des précieuses paillettes aurifères. On associe à l’activité d’orpaillage un certain nombre de techniques qui présentent des effets néfastes pour le milieu naturel, mais aussi pour l’homme. Il y a d’abord le lavage des sols aurifères qui a pour objectif d’éroder ces sols afin d’en extraire et récupérer les microparticules d’or ; cette action érosive augmente la turbidité de l’eau dans les fleuves en déplaçant une grande quantité de sédiments terrigènes dans le milieu marin, favorisant ainsi la disparition de la faune et de la flore. De plus, les sols guyanais étant naturellement riches en mercure, l’emploi de ce procédé par l’orpailleur clandestin (dans le but d’extraire les paillettes d’or des boues aurifères) a pour effet de mobiliser la part mercurielle représentée par le fond géochimique et libère ce métal sous sa forme élémentaire. 

Cependant, les nuisances occasionnées par l’activité clandestine ne se bornent pas à des effets indirects puisqu’une part importante de mercure est directement transférée vers le milieu naturel durant la phase d’amalgamation de l’or ; l’orpailleur utilise habituellement le mercure pour amalgamer les paillettes d’or et cet apport mercuriel anthropique vient donc s’ajouter à celui qui est libéré par l’érosion des sols de Guyane. De plus, durant la destruction de l’amalgame, une part importante de mercure est dispersé dans le milieu naturel ou se volatilise ; ces retombées atmosphériques s’organisent généralement à proximité des campements illégaux. D’une certaine manière, les conditions de vie des travailleurs clandestins sont généralement précaires (manque d’hygiène, défaillance ou absence de soins en cas d’accidents, exposition aux métaux lourds, etc.) et les atteintes du milieu naturel sont nombreuses (érosion, déforestation, fuites d’hydrocarbures, décharges sauvages, dispersion du mercure pour l’amalgamation de l’or, etc.).

Si l’on admet que l’activité clandestine est un véritable fléau en Guyane, les alternatives proposées par le gouvernement sont rapidement dépassées par l’ampleur de ce phénomène ; la forêt guyanaise est de plus un territoire immense et aux frontières pour le moins perméables, ce qui rend la tâche encore plus complexe. Bien que les PME investissent dans de nombreux placers et les compagnies internationales s’intéressent ardemment aux gisements d’or primaire, l’activité illégale tend à se renforcer et prend une ampleur démesurée. L’orpaillage clandestin est bien souvent pointé du doigt en Guyane et est à l’origine d’une contamination mercurielle non négligeable ; de nombreuses études ont été réalisées sur l’impact et l’imprégnation mercurielle en Guyane et l’activité clandestine correspond à un des principaux facteurs mis en avant pour expliquer cette contamination. La part de mercure correspondant au fond géochimique est généralement mobilisée dans le milieu naturel lors du lavage des sols aurifères, la récupération des paillettes d’or se fait par amalgamation et une part de mercure élémentaire est directement rejetée dans le milieu naturel.

 

II. Les pollutions mercurielles en Guyane Française

 

II.1 Un métal présent dans les sols guyanais

Le mercure est naturellement stocké dans les sols de Guyane depuis des millions d’années ; des retombées atmosphériques chargées en mercure divalent sont à l’origine de la présence de ce métal (Charlet et al, 2002). L’origine naturelle du mercure est volcanique et cette source primaire est habituellement transportée par voie aérienne avant de retomber sur le sol avec les précipitations. Toutefois, l’origine naturelle du mercure en Guyane est tout autre et la source primaire provient de la roche mère sous forme de minéraux ;  (Roulet  et al, 2001). Certaines études réalisées dans l’expertise collégiale de l’IRD font état de cette particularité en mettant notamment en exergue les spécificités des sols de Guyane. Ainsi, le mercure est présent dans les minéraux de la roche mère ; habituellement, lorsque la roche mère est riche en éléments mercurielle, les sols sont souvent riches en mercure à l’instar des sites localisés dans la ceinture mercurifère . Néanmoins, la présence de mercure dans les sols de Guyane ne traduit pas une contamination mais une concentration mercurielle naturelle ; la contamination se matérialise lors de la mobilisation du mercure stocké dans le sol par l’action érosive des lance monitor des orpailleurs (érosion, déforestation, lavage des sols pour récupérer les paillets d’or, etc.). L’activité anthropique est donc à l’origine de cette contamination.

 

II .2 L’orpaillage : un mode d’extraction bien rudimentaire

Si les efforts réalisés par l’activité d’extraction aurifère légale en Guyane sont nombreux , on ne peut pas en dire autant concernant l’orpaillage clandestin qui est considéré comme l’une des principales sources de contamination mercurielle dans ce département français. La contamination mercurielle n’est pas l’unique nuisance occasionnée par ce mode d’extraction, mais bien l’ensemble de cette activité. Dans bien des cas, l’opérateur minier érode le sol et le lit des fleuves par lavage ou simplement en creusant le lit mineur à l’aide d’outils parfois semi-industriels (pelle mécanique, pompe à eau à haute pression « lance monitor », barge de dragage, etc.) ; le site est généralement profondément dénaturé par ces actions. L’action érosive de l’eau augmente la turbidité des fleuves et mobilise le mercure élémentaire présent naturellement dans les sols ferralitiques de Guyane (Charlet et al, 2002). De plus, la découverte d’un site conduit généralement l’orpailleur à dégager la végétation dans le but de mettre en place ces installations qui permettront la récupération des microparticules aurifères pigées dans la boue. Ce processus de récupération des paillettes d’or s’accompagne ainsi d’une importante dégradation de l’environnement et d’une contamination du milieu marin (déforestation du site, augmentation de la turbidité des fleuves, contamination mercurielle (vaporisation dans l’atmosphère lors de la destruction de l’amalgame et rejet direct durant le processus d’amalgamation ), etc.).

 

II.3 Contaminations et imprégnations mercurielles

L’activité d’orpaillage est un des principaux facteurs de contamination mercurielle en Guyane et les rejets, qu’ils soient directs ou non, se retrouvent au sein du réseau trophique ; une étude  menée par l’InVS et l’INSERM présente l’imprégnation mercurielle d’une population d’amérindien en Guyane française. Il en ressort des résultats pour le moins parlants avec une concentration en mercure supérieure à la valeur recommandée par l’organisation mondiale de la santé qui est de 10 µg/g dans les cheveux ; ces résultats concernent près de la moitié des individus qui ont été sélectionnés pour cette étude et la quantité de mercure présent dans les cheveux est en moyenne égale à 11,4 µg/g  (InVS, 1994). L’imprégnation mercurielle ainsi observée au sein de cette population est principalement liée à une contamination de la chaîne alimentaire ; la contamination par le mercure des poissons consommés par cette population est liée à l’activité d’orpaillage. Habituellement utilisé pour amalgamer les microparticules aurifères, le mercure en excès est éliminé par pressage et la récupération de l’or se fait en chauffant l’amalgame ainsi constitué ; durant cette opération, près de 70 % du mercure est perdu par volatilisation (Kom (J), 2001).

Le mercure utilisé par l’orpailleur est donc rejeté dans le milieu marin et associé au mercure élémentaire correspondant au fond géochimique ; ce processus de contamination est un des facteurs qui permet de comprendre comment le mercure se retrouve en forte concentration dans la chair des poissons piscivores en bout de chaîne alimentaire. De plus, certaines études permettent de mieux cerner le rôle d’installations dans le transfert mercuriel de sa forme élémentaire à sa forme organique ; le barrage hydroélectrique de Petit-Saut présente justement les caractéristiques suffisantes pour permettre le transfert du mercure de sa forme élémentaire à sa forme organique (méthylmercure), la plus toxique pour l’homme. Ce barrage fonctionne donc comme un bio-réacteur et la raréfaction de l’oxygène à moins de cinq mètres de profondeur rend la formation de méthylmercure possible. Il s’avère que les fleuves soumis aux pressions de l’orpaillage sont généralement de nature exoréique, on comprend bien la gravité de ce phénomène en Guyane si ce processus de méthylation s’opère au sein d’un milieu anoxique tel que les mangroves. Dès que la forme organique  est présente dans le milieu aquatique, sa bioamplification devient difficilement contrôlable et accentue de ce fait le risque pour les populations (Charlet et al., 2002). Les mangroves étant présentes sur la quasi totalité du littoral guyanais, le stockage du méthylmercure au sein des sédiments vaseux semble plausible.

 

III. La télédétection comme élément de réponse à l’orpaillage illégal ?

La photo aérienne et l’image satellite sont des outils qui permettent d’avoir un certain nombre d’informations permettant la localisation des sites d’orpaillage. Ces outils peuvent servir à localiser les sites d’orpaillages clandestins mais également les sites légaux qui dépassent le périmètre établit dans le permis d’exploitation.

L’activité d’orpaillage entraîne la mobilisation d’une certaine quantité de matière terrigène dans les canaux drainant naturels ; cette activité conduit ainsi à une augmentation de la turbidité de l’eau qui liée à l’érosion des sols pour en extraire les paillettes aurifères. Ce procédé permet de détecter - par le biais de l’image satellite - les zones où la turbidité de l’eau est supérieure à la normale. La réflectance  de l’eau permet dans déterminer la profondeur mai également la turbidité. Par la suite, dès que l’image satellite permet de localiser les sites qui sont orpaillés et l’emploi de la photo aérienne favorise une meilleure localisation du site d’extraction aurifère ; les barranques et les zones de déforestations apparaissent ainsi avec une meilleure définition (Polidori et al, 2001). La télédétection permet à la fois de surveiller le développement l’activité aurifère ainsi que ses effets sur le milieu naturel.

Quelques méthodes qui sont mises en avant par la DRIRE , elles sont axées en partie sur l’éducation de l’orpailleur en essayant de lui faire prendre conscience des dangers qu’il encours en manipulant du mercure sous sa forme élémentaire et les effets du mercure sur l’environnement.

 

L’imagerie satellitaire et la photographie aérienne sont des outils qui permettent de surveiller l’activité aurifère et ses effets sur l’environnement. Toutefois, l’activité illégale continue à se développer en Guyane française et la mobilité de certains orpailleurs oblige une surveillance de courte périodicité ; de plus, l’analyse sur le terrain est d’une grande importance afin de valider les données recueillies par le biais de la télédétection.

Toutefois, l’accent doit être mis sur des méthodes qui visent essentiellement à diminuer l’érosion des sols ainsi que l’apport en mercure élémentaire dans le milieu naturel ; l’érosion de sols par l’activité d’orpaillage a pour effet de libérer le mercure du fond géochimique. Des actions sont donc à mener directement sur le terrain afin de diminuer les risques de contamination mercurielle ainsi que l’enrichissement des zones anoxiques en mercure élémentaire ; ces zones anoxiques sont de véritable bioréacteur qui transfert la forme élémentaire du mercure à sa forme la plus toxique pour l’homme, la forme méthylé. Sans être pour autant alarmiste, il est important de mettre en pratique certains de ces axes quand on sait qu’une grande partie du littoral guyanais est occupée par une vaste zone anoxique, la mangrove. 

 

Bibliographie

- CARMOUZE (J-P) et al, Le mercure en Amazonie : rôle de l’homme et de l’environnement, IRD éditions, Expertise collégiale, (Roulet (M) p 81-120 ; (Roulet (M) et al) p 121-166 ; (Kom (J) p 299-320 ; (Orru (J-F)) p 409-446 ; (Polidori (L) et al) p 473-493, 2001

- CHARLET (L) ; BOUDOU (A), Cet or qui file un mauvais mercure, La recherche n°359, décembre 2002, p 52-59

- InVS ; INSERM, Exposition au mercure de la population amérindienne Wayana de Guyane, Enquête alimentaire, 1994, mis à jour en septembre 1997

- POLIDORI (L), Introduction à la télédétection spatiale, École supérieure des géomètres et topographes, p 16-17, n.d

- STROBEL (M-B), Les gens de l’or, IBIS Rouge, 1998, p 71-114

- TRANSLER-UNFER, AL. (2004). Impact des activités anthropiques sur les écosystèmes littoraux : le cas de la Guyane. Université des Antilles et de la Guyane (UAG), Maîtrise de Géographie, SD : P. JOSEPH, 152 p.

- Institut de veille sanitaire : http://www.invs.sante.fr/publications/mercure/rapport1.html ; http://www.invs.sante.fr/publications/mercure_guyane/index.html

- Programme mercure en Guyane : http://www-lgit.obs.ujf-grenoble.fr/users/charlet/Mercure/ ii.htm

- IRD, laboratoire régional de la télédétection (Polidori (L)) : http://www.cayenne.ird.fr/laboratoires/teledetection/pres-LRT.htm

- Cet or qui file un mauvais mercure : http://www-lgit.obs.ujf-grenoble.fr/users/charlet/Mercure/OretMercure.pdf

 

Par Didier MOULLET, Pascal SAFFACHE, Anne-Laure TRANSLER - Publié dans : Publications sur les DFA - Communauté : Ecosphere 21
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