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Table ronde sur la recherche et l'enseignement du créole en Guadeloupe
28 mars 2007
Pointe-à-Pitre, Guadeloupe
Le traitement des croyances
la question du sens d’une réalité culturelle en milieu scolaire guadeloupéen
Marie-Hélène JACOBY-KOALY
Lien vers l’article de Marie-Hélène JACOBY-KOALY :
1. MAGICO-RELIGIEUX ET APPRENTISSAGES SCOLAIRES
Enseignante de formation, très tôt au cours de notre carrière professionnelle, nous avons toujours été interpellée par les enfants qui avaient des difficultés d’apprentissage, mis à part les enfants qui présentaient un problème purement cognitif. Pour nous, il était devenu important de nous intéresser à d’autres causes de l’échec scolaire. Au fil des ans, et ce, à tous les niveaux de cycle du primaire mais également et surtout au niveau du milieu spécialisé, nous avons pu observer, entre autres, des comportements, des ports d’objets ou des discours qui renvoyaient à certaines croyances dont celles qui relèvent du magico-religieux.
De toutes ces observations est né un désir d’étude et d’approfondissement de la réalité pédagogique dans son rapport avec le rôle que pouvaient jouer ces croyances dans le phénomène de l’échec scolaire. En effet, nous pensons que l’échec scolaire est en étroite relation avec l’espace social dans ses multiples facettes, même lorsqu’elles se rapportent à l’insolite ou à l’inexplicable. L’intérêt central de notre exposé est lié à la place et au sens qu’occupent la pensée et certaines formes de croyances dans le fonctionnement du milieu scolaire guadeloupéen. Plus exactement, il s’agit de faire émerger dans l’école guadeloupéenne, l’existence de ce que j’ai appelé dans ma thèse une "culture cachée", à savoir de façon plus précise : les pratiques magico-religieuses.
Briser la problématique pragmatique et institutionnelle du milieu scolaire pour nous tourner vers une problématique peu habituelle et abordée, sous son aspect culturel plutôt caché, nous conduit à nous demander s’il faut traiter les croyances en milieu scolaire en tenant compte des répercussions possibles sur le plan éducatif mais également sur le plan pédagogique.
Nous pensons que la problématique de l’échec scolaire s’avère insuffisante sans la prise en compte de paramètres qui relèvent de la croyance de certains adultes qui ont recours au magico-religieux pour interpréter les malheurs et échecs (tel l’échec scolaire) surtout quand il s’agit pour eux d'un moyen de mettre en place une stratégie privilégiée qui permet d’expliquer "l’inexplicable".
Avoir un ou plusieurs enfants en échec scolaire représente un problème pour les parents mais aussi pour les enseignants. Il est donc important de prendre en compte la compréhension du rapport entre les représentations et les compétences interprétatives de ces différents acteurs face à l’échec scolaire mais également les expressions ou mots employés pour expliquer leurs comportements.
Mais d’une manière générale, qu’est-ce que le magico-religieux ? Et peut-on en faire un lien avec les apprentissages scolaires ?
Le magico-religieux serait un syncrétisme relevant de la fusion de la magie et de la religion. En milieu scolaire, les apprentissages qui renvoient au fait d’acquérir des connaissances sont évalués d’après des normes institutionnelles et débouchent soit sur l’échec, soit sur la réussite. Mais quand on évoque le magico-religieux dans son rapport avec les apprentissages scolaires, cela signifie pour certains qu’il y a échec alors que pour d’autres, cela veut dire qu’il faut aller de l’avant et montrer ses capacités… Mis à part les termes qui renvoient à l’Institution, les parents ou enseignants peuvent désigner l’échec au niveau des apprentissage en disant : "ne parle pas bien, incapable de se concentrer, ne sait pas écrire, ne sait pas lire, n’a pas l’esprit de synthèse, manque d’attention"...
Dans le cadre de ce séminaire, une des façons de vous parler de ce rapport possible entre le magico-religieux et les apprentissages scolaires est de prendre en compte le lien entre "kréol" et "kwayandis" relevées dans les entretiens sur le plan de la culture et ce, par son entrée dans la langue dans des expressions que nous allons examiner.
Au niveau des enfants
Dans l’ensemble, en terme d’effort ou d’organisation méthodologique, les enfants n’ont pas de solution pour résoudre leur problème d’échec. Ils semblent accepter leur situation et s’installent sur le plan naturel dans un processus de fatalité, alors que sur le plan magique, ils affirment être possédés par un esprit maléfique. Les enfants expliquent leur échec, dans son aspect caché des choses, et leur explication renvoie souvent à une grande confiance qu’ils accordent aux croyances parentales. Certains d’entre eux, dans leur spontanéité, parlent beaucoup de l’échec scolaire en termes de croyances.
S’adressant à l’enseignant :
- "Mme ! Il y a toujours un gros crabe qui rentre dans la maison. Ma maman a envoyé de l’ammoniaque sur lui parce que c’était un "sosyé" pour empêcher ma sœur et moi de travailler à l’école".
- "Oui, Mme ! des fois, on voit des poules dans les "kat chimen", faut pas passer dessus, ça peut t’empêcher de travailler à l’école !"
- "Des fois, ma maman dit que je suis endiablé… Ça m’empêche de travailler".
S’adressant à un camarade :
- "Papar 'gadédzafè', c’est lui qui m’empêche de bien travailler à l’école".
Ainsi, si le terme "endiablé" est connu suivant l’individu à qui on s’adresse, ce n’est pas forcément le cas pour les termes : "sosyé", "gadédzafè" ou encore "kat chimen".
Au niveau des parents
Plusieurs éléments culturels sur les croyances ont émergé de la transcription des entretiens. En terme de solution, pour résoudre le problème de l’échec scolaire. Nous avons pu entendre :
"Je n’ai pas peur pour mon fils, an ké poté mannev"
"Je vais m’occuper sérieusement de lui"
"J’ai déjà fait des sorties, mais je vais faire des pélerinages, le faire prier".
Ici, l’expression des croyances parentales renvoient à un code langagier bien précis qui n’est pas obligatoirement compris de tous. Les termes "s’occuper sérieusement" et "faire des sorties" (par exemple, pour les examens) sont bien ancrés et inébranlables dans la culture guadeloupéenne.
Aussi, de même que le lexique de la santé prend en compte des expressions telles : "j’ai pris un saut" ou encore "j’ai un blessé" qui ne sont pas forcément comprises de tous, le lexique de la croyance magico-religieuse dans son rapport avec l’école n’aurait-il pas ici sa place ?
Au niveau des enseignants
Selon les notations relevées, pour parler d’échec scolaire, ils se réfèrent aux critères institutionnels et emploient des mots tels que : redoublement, évaluation, compétences non acquises. Faisant référence aux discours parentaux, certains enseignants n’y adhèrent pas et peuvent vous dire :
- "Je ne fais pas ces magies-là !"
- "Je ne sais pas trop… je ne m’occupe pas de cela".
Mais ce n’est pas toujours le cas, d’autres enseignants peuvent s’exprimer ainsi :
- "Avant, ma mère me donnait des bains démarrés, maintenant je prie beaucoup"
- "Ma grand-mère nous disait toujours que les gens sont jaloux et méchants, il faut se protéger contre la sorcellerie"
- "C’est bon de donner un bain de feuillages à l’enfant…"
En effet, un enseignant ne parle pas de magico-religieux, ce serait faire preuve d’irrationalité.
Deux situations se présentent alors :
- Pour les enseignants qui n’y croient pas, il serait bien qu’il y ait une formation pour apprendre le code spécifique de l’expression de certaines croyances et ce, en vue de mieux connaître les enfants qui leur sont confiés et éviter ainsi d’être méprisant vis-à-vis d’eux ou encore d’avoir un comportement hermétique.
- Pour ceux qui y croient, face à la littérature ou la philosophie, l’élève peut être confronté au monde des croyances où l’on parle de diable, diablesse ou "soucougnan", ce monde qui fait partie du pays où l’on évolue . Dans ce cas, sachant qu’on ne doit jamais priver l’individu de son imaginaire, quelle attitude l’enseignant doit-il avoir (c’est l’une des questions qui nous sont posées lors des formations en LCR et au CAPES créole).
2. EXPLICATIONS SOCIALES
S’agissant des acteurs, ils tentent de résoudre certaines épreuves rencontrées en s’inscrivant dans une histoire sociale et dans un cursus culturel qui renvoient à la classe sociale à laquelle ils appartiennent.
Ainsi, en vue de résoudre leurs problèmes, ils fonctionnent en mettant en œuvre deux aspects de la culture traditionnelle :
- la culture traditionnelle créole avec ses "ben démaré", ses "sorties" chez le " gadédzafè" mais aussi ses "termes spécifiques" ,
- la culture traditionnelle religieuse avec les pélerinages, les prières qu’ils adressent à des Saints bien précis pour qu’ils les protègent des jaloux ou pour qu’ils combattent les méchants.
Ces deux manières de considérer la culture en société créole les soulagent dans le sens où elles aident à transformer la représentation qu’ils ont du monde, particulièrement du monde scolaire. La combinaison possible de la religion et des croyances magico-religieuses ainsi que leur influence dans la culture populaire sont décelées dans les discours qui renvoient à la famille, mais aussi aux " gadédzafè" (spécialistes traditionnels). L’efficacité du résultat de la croyance tient du fait que les acteurs adultes restaurent autour de l’enfant en échec scolaire le monde magique qu’ils se créent et qui finit par les tourmenter.
Bien que d’origines différentes, les croyances ont une structure commune, et les acteurs interviewés demeurent les témoins précieux des "interprétations" que nous avons pu tirer de l’ensemble du monde créole et du groupe des relations qui se nouent autour du malheur. Leurs messages nous ont permis de tenter de mieux ausculter les réalités culturelles cachées au sein du milieu scolaire de la société guadeloupéenne et de découvrir la mise en place d’une dynamique culturelle.
Considérant l’ensemble des déclarations et comportements de la population concernée, nous nous rendons compte que la question du magico-religieux en Guadeloupe repose en grande partie sur la représentation culturelle et la valeur éducative de la croyance magique, avec des répercussions possibles en milieu scolaire (ex : "ne pas prêter ses affaires de classe", "ne pas travailler avec l’autre").
Chez les enseignants, la construction de sens des représentations et des compétences interprétatives magico-religieuses s’inscrit dans un premier temps dans un caractère ignorant, mais si on poursuit la conversation en laissant entendre que l’on est au courant de certains faits magico-religieux possibles, alors les langues se délient. En apparence, nul ne connaît rien sur la magie en milieu scolaire, mais du plus profond de soi-même, chacun peut en parler au moment où il le veut et de la manière dont il le ressent. C’est un comportement qui permet de dire que les enseignants en parlent, et quelquefois sans même s’en rendre compte. C’est ce qui nous permet d’avancer qu’ils passent d’un registre naturel à un registre magique en utilisant des mots ou expressions utilisés par les autres adultes : c’est la résonance archétype d’un code commun légué par les anciens.
Ces observations nous conduisent à terminer ce chapitre en posant la question suivante : quel message culturel la Guadeloupe transmet-elle à ceux qui, pour répondre à une préoccupation scolaire ou autre, mettent en place des stratégies cachées auxquelles il serait temps de tenter de donner une réponse basée sur la représentation, ou encore la question du sens ? C’est elle qui sûrement nous renverra directement aux vrais enjeux du milieu scolaire étroitement liés à la dynamique sociale immédiate et… future.
3. PERSPECTIVES EN MILIEU SCOLAIRE
L’intérêt d’une telle recherche nous renvoie au fait que le phénomène du magico-religieux, dans la phase de sa connaissance parlée et culturelle mais aussi dans la compréhension de son application, ne saurait se faire sans conséquences sur les mentalités et les comportements de l’ensemble des acteurs du milieu scolaire. En effet, le combat de ceux qui appliquent, le plus souvent en cachette, les pratiques magico-religieuses n’est autre que celui de ceux qui mènent un combat identitaire et ce, à des niveaux et des manières différentes.
Si certains se défendent dans le sens où ils oeuvrent pour la réussite, d’autres se défendent dans le sens où ils cherchent avant tout la protection. L’attitude des enseignants, s’inscrivent dans le modèle instauré par le système (la promotion sociale) tandis que les autres, tels les parents, s’opposent et luttent à leur manière, souvent par ignorance, contre le système scolaire.
Juste avant de terminer, j’aimerais rappeler un passage du discours du Président de la République, M. Jacques Chirac, prononcé le 30 janvier 2006 au Palais de l’Elysée : "La grandeur d’un pays, c’est d’assumer toute son histoire, avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa part d’ombre… C’est ainsi qu’un peuple se rassemble, qu’il devient plus uni et plus fort". De même, dans le cadre du séminaire du 24 avril 2006 dont le thème était "Enseigner la traite et l’esclavage aux Antilles", le Recteur de l’Académie de Guadeloupe, M. Alain Mïossec, demandait aux enseignants de ne négliger aucun paramètre qui s’inscrit dans la construction de l’élève même quand il s’agit de religion, de magie ou encore de sorcellerie.
Nous pensons donc que la conscientisation de la réalité scolaire dans son aspect caché est nécessaire et qu’elle devrait permettre à certains comportements d’être dépassés progressivement pour une meilleure et plus grande réussite des élèves.
Pour terminer, nous disons que prendre en compte des facteurs sociaux et se fixer comme objectif sa prise en considération dans la formation des enseignants, aideront sûrement les acteurs concernés à changer ; il ne s’agit pas de nier totalement la culture mais plutôt de créer les conditions du développement culturel du magico-religieux dans un espace donné. Et pourquoi pas celui de l’école ? C’est ce développement culturel qui à son tour deviendra le moteur de l’évolution des changements socioculturels. Ainsi, le problème de l’échec scolaire traité dans l’école autour des enjeux éducatifs et politiques avec une perspective culturelle permettrait de mieux comprendre l’existence possible de deux mondes (magique et rationnel)…
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